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Parce que je ne peux plus conduire à cause de la faiblesse de ma vue et qu'il n'y a aucun moyen de transport autre que la voiture individuelle dans ces contrées reculées, je patiente à la maison le temps que je puisse reprendre le travail depuis des mois, des mois, des mois Il n'y a rien à faire dans le village et tourner comme une âme en peine sur les routes ne m'intéresse guère. Mes sorties sont réduites, le chauffeur supportant moyennement les incontrôlables difficultés physiques inhérentes à mon état. Aussi, arriver à aller quelque part est une chance inespérée.
Je ne suis pas adepte de la culture « supermarché », ce comportement qui consiste à sortir pour visiter la dernière zone commerciale, le dernier supermarché ou le supermarché rénové ou y trouver un lien social parce que c'est le lieu social actuel , divaguer devant les vitrines, entre les rayons, chacun pour soi et renfermement dans ses contraintes personnelles , ah très peu pour moi ! Je n'aimais pas ça avant de n'y rien voir et désormais, c'est une aberration que de me retrouver dans un lieu inconnu où les étalages ne me renvoient que des kaléidoscopes de couleurs indéfinissables. Pourtant, vendredi, je suis allée faire les courses et je fus presque étonnée d'avoir l'autorisation de venir. Nous ne remplissons pas les chariots pareillement, versions de rapports au monde diamétralement opposées et je suis souvent frustrée de ne trouver dans les sachets au retour que des gadgets alimentaires et le minimum de ce que j'avais réussi à écrire sur la liste. Ainsi, je pus remplir de viandes économiques, de celles qui se mitonnent et se préparent (lapin, poule, cuisse de dinde, jarret de bœuf, cuisses de canard...) rêvant de poule au riz, de confit de canard aux fèves, de pot au feu. Je chargeai de fruits et légumes frais, artichaut, carottes, navets boule d'or, champignons de Paris, mâche, endives, betteraves, bananes, ananas, ... et 3 kilos de poireau. Quand c'est la saison, j'achète en gros des cagettes et je prépare des sachets pour le congélateur ou des conserves envers et contre les protestations des mangeurs de l'instant. J ai pu également m'occuper de chercher une nappe en plastique transparent pour la cuisine. Comme ma grand- mère, je protège ma jolie nappe en tissu de cet ornement discret ( que je ne jette jamais en fin de vie, réutilisant ce produit plastique au sens large). Le supermarché est au même titre que les autres lieux au service de mon inventivité et de ma réflexion permanente. Pourquoi parler de ces rayons et de ces produits en particulier ? Parce qu'ils ont servi à créer des situations magiques.
Je cherchai une information sur la coupe du plastique ; n'y voyant rien, je me tournai vers des employés occupés au rangement. La première femme était en pleine discussion avec une cliente et je n'ai pas voulu les interrompre, je m'avançai vers un homme.
« Monsieur, s'il vous plaît, pourriez- vous me dire comment obtenir un morceau de nappe en plastique ? » Il leva la tête et avec un sourire sincère me répondit par un salut des plus énergiques. Il se redressa et je pus le reconnaître ; c'était un camarade des classes de sixième et cinquième. Je le tutoyai spontanément et m'excusai de ne pas l'avoir reconnu évoquant des yeux déficients. Il me coupa la nappe et pendant ces quelques minutes, nous nous parlâmes de nos vies, lui, marié, trois garçons dont un tout petit d'un mois, son changement d'employeur, moi, mon fils, la maladie grave et les impasses actuelles. Sa cousine que je reconnus au nom, célibataire sans enfant nous ramena au temps qui passe et ses impératifs. Je le remerciai du service et ajoutai en le quittant que j'étais heureuse de ne pas avoir été oubliée, je le croisais souvent au fil des 21 dernières années pensant qu'il ne se souvenait plus de moi et la nappe en plastique me prouva le contraire. Je repartis toute légère et enchantée.
Pendant que je tâtais les navets boule d'or, j'entendis mon prénom dans mon dos et me retournant, je vis une de mes anciennes stagiaires ravie et émue de me retrouver si près d'elle quand elle avait eu vent de mes soucis sans avoir la possibilité de me retrouver par le téléphone ou une visite depuis des mois. Nous nous jetâmes dans les bras l'une de l'autre, très fort, heureuses de ces retrouvailles inattendues ; son mari me salua chaleureusement et je discutai avec elle dans un jargon entre turc et français ; nous rîmes de mes phrases hésitantes mesurant malgré elles mes progrès... Les enfants grandissent, ils habitent leur nouvelle maison et leur aîné avait retrouvé mon fiston au collège avec plaisir. Fidèle à cette générosité que je connais des méditerranéens, elle m'invita vivement ; j'expliquai mon incapacité à conduire, l'éventualité du vélo un jour sans pluie ni gel. Son mari insista à ne pas prendre de risque et proposa que quelqu'un de sa famille s'occupât du retour. Il m'expliqua que sa femme me réclamait depuis longtemps et que les circonstances ne se prêtaient pas forcément aux visites. Nous nous quittâmes ravies et sur la promesse de se retrouver prochainement. En cet instant, je réalisai combien cette rencontre pouvait paraitre étrange pour ceux qui en étaient témoins : une grande brêle bien blanche, bien française et vêtue d'un pantalon serré avec une petite dame turque ronde voilée parlant peu le français... Une de ces rencontres improbables dont je suis coutumière, ces rencontres dont je ne mesure la particularité qu'après y avoir réfléchi. A ceux qui la regardent avec étonnement, je dis qu'ils ne connaissent rien aux Turcs et de l'humanité universelle. Hihihi
Quand je suis rentrée, j'étais sur un petit nuage. Dans l'après midi, je visitai ma voisine, turque également ; entre la télévision turque, son dialogue au téléphone avec sa nièce, plusieurs minutes s'écoulèrent avant que je ne pusse parler français. Nous avons bu du thé, elle me fit manger, comme toujours en me disant que j'étais trop maigre ; après le chocolat, j'avalai une soupe au yaourt et des anchois frais accompagnés de tomates et oignons. C'était bon...
Le soir, ce fut la visite d'une jeune ukrainienne qui continua cette belle journée. Arrivée au printemps dernier, elle veut étudier le dessin (design, c'est pareil non ?) dans un lycée où la sélection est stricte ; je lui donne des cours gratos de prononciation, de grammaire, de vocabulaire deux fois par semaine car très intelligente, elle n'a de frein que la barrière de la langue. Pendant deux heures, nous avons travaillé, discuté et surtout échangé du vocabulaire des langues respectives. Je suis forte en dictée russe, ah ah ah et c'est extra de le réaliser malgré l'étude stoppée brutalement par la maladie. Ce n'est pas elle qui m'arrêtera, na ! Le feu de la passion du métier grandit vivement en ces instants de pur bonheur.
Toute la journée fut fondamentalement bonne et je posai sur le monde un regard béat me sentant heureuse au plus profond de mon être. Ne reste qu'à s'échapper de cette maison où règne la violence sourde de l'intolérance et de l'incompréhension.