Partager créations, expériences et réflexions.
En août 2006, je perdis la vue en quelques jours (cf. ici). Je n'imaginais pas que cela pût durer longtemps, je me laissais porter par les événements avec un étrange sentiment d'acceptation. Ma confiance en la vie me laissait croire que ce ne pouvait être définitif, que la médecine saurait y faire face, que je n'avais pas d'autre choix que d'attendre et éventuellement de comprendre pourquoi et comment en arriver là. Pourtant, au fils des mois, l'incapacité de lire m'handicapa grandement et j'effleurais du bout des doigts tous ces livres qui attendaient d'être lus avec une légère mélancolie.
Lors de mon séjour au service de rééducation en janvier et février 2007, j'eus les visites de Corine et Isabelle qui en dehors de l'aspect humain m'offrirent deux livres lus à ma grande joie, touchée d'être comprise sans avoir à me perdre en explication ; il est vrai que je n'avais pas pensé à cette solution. Quelques nouvelles de Maupassant et des textes de Philippe Delerm furent écoutés avec plaisir plus tard, de retour à la maison, n'ayant pas de lecteur sur place.
Il y a deux mois, de passage en bibliobus, je trouvai par hasard le rayon des livres lus et y dégotai celui-ci. Dans un article, Mariev avait évoqué Colette et mue par cette introduction enthousiaste, j'accrochai sur le disque qui atterrit dans mon sachet de quinze kilos.
Savourant ces heures passées sans bruit hormis le bourdonnement des paroles, les mains libérées de la tenue du livre, je m'occupai de petits travaux ne nécessitant aucune réflexion autre que mécanique et plongeai dans l'intrigue avec curiosité. Je n'avais rien lu de Colette jusqu'à ce jour n'étant pas particulièrement tentée malgré sa réputation de grande auteure. (Etrange ces œuvres connues de réputation jamais lues) et je la découvrais, sourire en coin, étonnée de cette écriture savoureuse et cocasse.
Claudine à l'école, oeuvre de jeunesse pleine de fraîcheur, fut son premier roman si je me souviens bien, écrit sous l'égide de son premier mari qui l'avait emmenée à Paris dans le monde. La place prise par l'un ou l'autre est assez méconnue toutefois, j'y reconnus les descriptions amoureuses de Colette à l'égard des paysages de sa région natale quand elle évoque ses escapades folles dans la nature à travers bois et forêts, chemins et prés, champs et rivières. Claudine avait refusé d'aller en pension pour rester auprès de cette nature qu'elle affectionne, de son père tout occupé à étudier les limaces, sa Fanchette, petite chatte fugueuse et attentionnée, ses camarades et sa petite école où décidément règne une agitation des plus comiques.
C'est une école de filles évidemment ; en cette fin du XIXe siècle, la mixité était inconcevable. Les filles se lâchent, minaudent, rient, gloussent, répondent, inventent des histoires, trichent, s'entraident, se chamaillent, se confient et se torturent... pas très différentes des jeunes filles contemporaines. Il fut très intéressant d'entendre les conversations sur leurs tenues, leurs rubans, leurs jupons et corsets qui les étouffent en été, leurs pudeurs feintes ou non, leurs égarements en chemise quand elles se retrouvent entre elle pour passer le certificat d'étude à la ville, leurs amourettes de campagne en marivaudage, séduction ou sincère engagement naïf, les pincements du médecin en visite à l'école en tant que protecteur, volant de ci de là des baisers à ces grandes filles de quinze ans sous le regard jaloux de leur institutrice qui pourtant fricote avec son assistante dans des mises en scènes mélodramatiques et romanesques dont se gaussent les jeunes filles. Le désordre règne dans les salles, petite et grande classe souvent à l'abandon pour que l'institutrice et son Aimée assistante puissent vaquer à leurs occupations entre caresses, baisers et empoignades tendres dans quelque chambre, coins et recoins, d'abord en secret puis totalement libres entre les regards curieux et les pouffements de rire des plus grandes pas du tout dupes de ces petits jeux amoureux entre femmes. Relation constante pourtant malgré quelque errements vers des hommes.
Je remarquai qu'en ce temps, les jeunes filles s'aimaient en bonnes camarades, s'enlaçant, se serrant, se frottant les unes aux autres selon les affinités dans des jeux d'amitié que nous jugerions ambigus actuellement ce qui ne les empêchent nullement de fricoter avec les garçons, à chercher à séduire les hommes ou à se le disputer dans une compétition sourde et jalouse.
Elles étudient l'histoire, la géographie, les mathématiques, la chimie, la physique, la littérature, les langues et aussi la broderie, la dentelle, la couture, la calligraphie. Les plus douées aspirent à devenir institutrice ce dont Claudine ne veut pas. Intelligente et pertinente, elle aspire à une autre vie que celle d'une petite enseignante de campagne, lucide sur le devenir des filles, fâchée de la condition faite aux femmes. Sa volonté est d'entrer dans le monde et de dépasser les frontières posées par la société de l'époque, soutenue par son père qui n'a d'yeux que pour ses limaces et laisse ainsi une liberté considérable à sa fille, courant les bois, dévorant les livres de sa bibliothèque, les revues. Dans cette liberté et cette confiance, Claudine cultive son interne et ne manque pas de répondant, jouant de son joli minois et de son corps aux formes appréciées des hommes.
Cette écoute jubilatoire me prit quatre ou cinq heures, entre allées- et- venues des pistes afin de saisir pleinement le sens des mots lus. Je me réjouissais d'entendre la suite des péripéties de ces personnages haut en couleur, si lointains dans le temps et pourtant si proches de nous. Je fus étonnée de tant de pertinence, d'effronterie parfois, une liberté de ton que je n'imaginais pas en ces temps de rigueur morale bercée ( endormie ?) par les discours de ceux qui vantent la paix et la moralité existant autrefois dans une société « bien cadrée ». Ce fut une belle introduction à l'écriture de Colette qui me laisse un souvenir plaisant et un sourire sur les lèvres chaque fois que je repense à ces aventures drolatiques, ce regard lucide et pertinent sur le monde qui entoure la jeune Claudine. Etait-elle si moderne ? A moins que ce ne soit certains contemporains d'hier et d'aujourd'hui qui ne soient très « anciens ».