Partager créations, expériences et réflexions.
Dans la maison, certains travaux n'avaient pas été faits depuis 40 ans, d'autres portaient la trace de l'inexpérience des anciens locataires et de leurs goûts personnels. Bien qu'en transit, j'avais besoin de me retrouver entre des murs qui me ressemblassent. Il avait parlé d'y vivre quatre à cinq ans, provisoirement ; je tenais tout même à m'y sentir chez moi et la couleur des murs, quand elle n'est pas neutre, en est une marque. L'aventure des papiers peints commença, comme le reste, sous une apparence de non- problème.
Il y eut l'épisode du couloir, de ces arrachages en solitaire sous le jugement obsessionnel d'autres ne supportant pas mes méthodes incompréhensibles de travail. Ce n'était pourtant qu'un élément d'un épisode qui m'éclata à la figure plusieurs mois après la fin des travaux de papiers.
J'avais proposé une entrée baroque entre rouge flamboyant et blanc cassé, une salle de bains en gris perle, une cuisine en bleu, un salon, une chambre et l'atelier en teintes chaudes, une autre chambre (du garçon) en écru et bleu foncé; les éléments en place m'avaient inspiré ces associations en les conjuguant avec le mobilier et les goûts de chacun. Sa mère fut emballée de mes explications et taquina son fils en lui conseillant de me laisser gérer la décoration de la maison. Évidemment, je peux comprendre qu'il y ait des divergences de goût et cela ne me sembla pas un problème que de varier les nuances et les choix afin de trouver ensemble les couleurs de notre quotidien.
La sortie dans le magasin de papiers fut pimentée, acide, avec une légère amertume. Pour la chambre du garçon, pour le couloir, pour mon atelier, je choisis et proposai, il me répondit : « Fais comme tu veux, ça m'est égal, fais pour toi » Quand la question de la salle de bains fut soulevée, le papier gris perle fut en quantité insuffisante et ne trouvant rien dans ces teintes, je proposai de le remettre à plus tard. Il n'en était pas question, le temps pris pour ces choix et achats était assez perdu, nous n'allions pas faire X déplacements juste pour du papier peint alors que le magasin en était plein, etc. Je le laissai choisir un autre, ne voulant pas empiéter, je le mis simplement en garde sur la difficulté à prendre un parti alors que nous n'avions pas la couleur des carreaux des murs. Le gris perle très clair était neutre et facile à conjuguer, le gris qu'il choisit était plus prononcé ; je le revois debout devant moi, le geste ferme, décider de prendre celui- là parce qu'il lui plaisait et qu'il n'avait pas envie de prendre plus de temps pour ces bagatelles.
Pour la cuisine, il refusa les teintes bleues que je proposai en accord avec les carreaux jaunes. « Tu as déjà choisi tout le reste, je prendrai celui- là ! » Hum, je ne dis rien, si je me buttais, il risquait de se sentir déposséder et je ne voulais pas le blesser. Inutile de commencer par se chamailler alors que nous n'habitions pas encore ensemble. Je voulus chercher le papier pour notre chambre, il s'y opposa, nous en avions assez, le reste n'était pas urgent. Je ne compris pas, les travaux pouvaient être terminés cet été et nous en aurions été débarrassés pour des années... Rien à faire. Je rongeai mon frein. Il eut quelques tergiversations sur le papier de la salle à manger car il rechignait à la facture; je proposai d'utiliser le papier dont sa mère n'avait pas voulu pour sa chambre de garçon.
- Oh, mais il ne te plaira pas!
- Bah, ma foi, je m'y habituerai si vraiment cela coûte trop cher d'en prendre un autre
Je décidai également de payer le papier pour la chambre de mon fils parce que lui ne jugeait pas utile de le changer, que celui que j'avais choisi était trop cher. Il ne comprenait pas ma volonté d'effacer les traces des anciens locataires.
Nous repartîmes avec la moitié de ce que j'avais pensé et légèrement froissés, chacun dans notre coin.
Le papier de la salle de bains se révéla totalement inapproprié aux teintes des carreaux, le mélange était désastreux. Comme j'évoquai la possibilité d'échanger les rouleaux non ouverts, il se braqua car il ne voulait pas retourner à 30km aller simple pour ce détail, il fallait s'y habituer, affirmant qu'il le changerait l'année suivante. Le papier récupéré ne me plut pas effectivement, trop bariolé mais il n'était pas question de changer alors que quelques lés avaient été posés. Le couloir avait du caractère et la chambre de mon garçon était toute à son image. J'accommodai les rideaux et les peintures dans des tons similaires, visualisant dans leurs ensembles les pièces, tenant compte des papiers qu'il avait choisis ; je suis capable de rebondir sur les changements.
Plus tard, en visite chez mon amie Sandrine, je trouvai un joli papier pour notre chambre et malgré les réticences, nous le posâmes non pour nous mais parce qu'il ne supportait pas ma façon de travailler : je ne suis pas capable de faire ce qu'il faut quand il faut et comme il faut. Cela m'était égal, je voulais seulement changer l'ancien papier jaune mal posé.
Pour l'atelier, il refusa de le faire car il était fatigué et voulait profiter de ses vacances. La tâche d'arracher le vieux papier bleu de quarante ans fut effectuée avec ma sœur alors qu'il n'était pas là. A son retour, il nous réprimanda sur les dégâts causés au sol en déplaçant les meubles et il décida de poser le papier correctement lui- même puisque nous n'en étions apparemment pas capables
Pour le salon, il refusa pareillement, reportant la tâche à l'année suivante pour se préserver, il en avait assez des travaux. Les années suivantes, rien ne se fit.
Au fil des mois, le papier de la salle de bains commença à tomber et se détacher de lui- même comme ceux des mansardes de notre chambre. Les dosages de colle n'avaient pas été heureux et il bricola des recollages temporaires. Dans la chambre, ils sont désormais laissés à l'abandon, les meubles ayant été déplacés, cela ne se voit pas et cet argument est suffisant pour certains. Par contre, dans la salle de bains, l'aspect désastreux de la pièce (l'épisode baignoire sera raconté ultérieurement) vu par certains membres de sa famille lors d'une visite impromptue lui devint intolérable après plusieurs années d'inertie. Soucieux de la rénover vraiment, il fit confiance en mon sens des couleurs et m'emmena choisir la teinte. Dans un commun accord, nous décidâmes d'un papier à peindre dans l'espoir qu'il supporte plus facilement l'humidité conjugué à une peinture spéciale salle de bains. Je ne voulus pas d'un grain grossier, préférant du fin avec une couleur vert d'eau en camaïeu des carreaux des murs. A la caisse, il s'avéra que le grain choisi était spécial plafond. Il repartit en choisir un autre mais il revint agacé et décidé à garder le spécial plafond. N'ayant pas eu connaissance des détails de l'affaire, je me mis en colère quand dans la voiture, il se déversa en reproche sur le coût exorbitant de ces achats (ce spécial plafond était beaucoup plus cher). Comment envisager de telles sommes quand toute la pièce était à rénover ? C'était intolérable, blabla. Je lui dis de simplement ramener le lot le lendemain pour un échange et un avoir, je n'exigeai pas celui là à tout prix. Il refusa ne cessant jamais de me renvoyer la somme dépensée. Finalement, il le posa, la couleur se maria très bien, tous trouvèrent la pièce plus belle. Je restai avec cette arête en travers de la gorge, refoulant et ravalant mes sentiments, il ne fit plus rien pour la rénovation, obnubilé et découragé par les sommes dépensées. Nous n'y avions gagné que des querelles tumultueuses et virulentes pendant plusieurs jours.
En soi, ces récits n'ont rien de remarquables, ils sont le reflet de nombreuses situations quotidiennes et banales. Ils prennent tous leur sens quand lors de la première année de vie dans la maison, quelques phrases émergèrent de ci de là, empoisonnées des enjeux inconscients qui s'étaient joués avec ces choix de papier.
Rapidement, il me reprocha d'avoir tout choisi dans la maison et de ne pas être contente, de ne pas lui avoir laissé le choix, d'avoir tout régenté. D'abord étonnée, choquée, je réfléchis et lui fis le décompte des choix respectifs au reproche suivant :
Lui : le salon, la cuisine, le wc du palier, la salle de bains (le premier papier)
Moi : les chambres, l'atelier, le couloir.
Quant à la salle à manger, j'avais proposé l'économie offerte par ce papier bariolé qu'il s'était choisi pour sa chambre de garçon chez ses parents devant ses inquiétudes financières. En le formulant, je commençai à réaliser que l'espace de la maison avait un découpage inconscient : le lieu n'était pas partagé, il était territorialisé.
Là où il ne s'investissait pas, il m'avait laissé carte blanche, se déchargeant de toute décision : la chambre de mon fils, le couloir lieu de passage, l'atelier ( MON atelier qui devint vite mon salon par opposition au sien dans les discours, toujours inconsciemment) et NOTRE chambre dont il dit que ce n'est rien d'autre qu'une place pour y dormir.
Là où il se transposait, il avait décidé quasiment seul, parfois en opposition à mes propositions. Quand le partage du lieu était incertain en lui, il a rechigné à choisir et/ou à accepter la dépense engendrée.
Cependant, je ne cherche pas à le blâmer car il a trouvé auprès de moi un écho à des fonctionnements malsains auxquels j'ai contribué volontairement et inconsciemment. Ce long parcours a ouvert mes propres yeux sur mes acceptations, mon incapacité à exprimer ce que je ressentais, mes soumissions à ces tyrannies internes issues de mon histoire personnelle et ancienne. Dorénavant, je sais que RIEN n'est anodin dans le rapport à notre cadre de vie, il est le reflet de nos internes tortueux et des conflits non résolus au plus profond de nous. Ainsi, un lieu de vie commun devient le terrain d'une bataille sourde et perpétuelle tant que personne ne se décide à faire le ménage en lui.
Simple histoire de papiers peints... ?