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Entre l'élection d'Obama et le 11 novembre, il me vient l'envie de partager une petite histoire racontée dans ma famille depuis quatre générations... et oui, bientôt un siècle. Histoire de transmission et de mise en mot d'un contexte psychologique. Racontée par ma grand-mère maternelle puis ma mère, je l'ai relatée à mon fils qui s'en ravit à chaque récit, la réclamant même régulièrement.
Ma grand-mère maternelle est née en 1907 dans une vallée au pied des Vosges, en Alsace. Elle était enfant quand la guerre de 14 éclata et leur maison se trouvait sur le chemin qu'empruntaient les soldats pour rejoindre le front. Elle racontait comment ils montaient triomphants et dans leur uniformes reluisants, la fleur au fusil et comment ils redescendaient, les rangs clairsemés, sales, puants, sanguinolents, échevelés, barbus, bouseux. Il y eut d'abord les prussiens aux casques à pointe puis les français et leur uniforme bleu.
Les batailles dans les Vosges ont été terribles, dévastatrices et les lieux en portent encore les stigmates de nos jours, certains restes ressurgissant après des décennies d'enlisement, les chemins toujours balisés en raison des explosifs enfouis sous la terre.
A partir de 1917, il y eut des soldats américains et parmi eux, des hommes noirs.
Comme ils avaient libéré le village, ils furent hébergés dans les familles honorables. Un lieutenant noir se retrouva ainsi chez mes arrière-grands-parents à dormir dans le foin de leur grange avec un compatriote blanc. Ma grand- mère âgée de 10 ans, pareillement à ses parents n'avait jamais vu de noir et elle crut sa main sale pour la lui avoir serrée. Ils n'avaient pas de langue commune, ils étaient des étrangers, néanmoins, ils se trouvèrent, s'entendirent et se rencontrèrent.
Mon arrière-grand-mère cuisinait constamment les pommes de terre à l'eau revenues dans la graisse de canard. Les hôtes américains voulurent lui montrer comment les préparer à la mode parisienne et ils versèrent de l'huile dans une casserole pour y cuire des frites. . Quand elle les vit faire, elle poussa des hauts cris : comment pouvait-il utiliser autant d'huile alors qu'ils étaient rationnés ?!! L'huile d'une année y passa. Ce furent les premières frites de leur vie pour mes arrière- grands-parents et leurs deux fillettes.
Parce qu'il était officier et parce qu'il avait été accueilli au sein d'une famille qui lui apporta tant de chaleur, le lieutenant noir en guise de remerciement fit valoir ses droits auprès de l'armée et il leur fournit une belle réserve d'huile.
Je ne connais pas les détails, beaucoup sont tombés dans l'oubli. Je sais seulement que cette anecdote se raconte en riant, qu'après la guerre, ce lieutenant noir est retourné dans son pays et que toute la vie de mon arrière-grand-mère, il lui a écrit, régulièrement fidèlement, la remerciant constamment de son accueil.
Leur amitié a perduré et est entrée dans nos légendes familiales.
Ce qui est étrange, c'est que dans nos esprits, il était normal qu'un Américain fasse découvrir les frites à une femme française alors qu'un Anglais à qui j'ai raconté cette anecdote s'est amusé à expliquer que les Américains et les Britanniques ont découvert les frites en France avec la guerre de 14.
Finalement, autant mon arrière-grand-mère que cet homme ont fait la découverte des frites, les réactions de l'un et de l'autre les ont certainement grandement surpris.
D'autre part, je suis fière de mon arrière-grand-mère qui a su accueillir cet homme, je suis fière de ma grand-mère qui a été témoin de cet épisode enfant et qui en a transmis la beauté, je suis fière de ma mère qui a aimé me la raconter, je suis fière de lire le bonheur sur le visage de mon fils écoutant cette histoire les yeux pétillants de joie. Je suis fière d'apprendre que je fais partie de cette famille.
La communauté noire américaine garde encore le souvenir de la place qui était accordée aux noirs américains venus se battre sur le front en France en 17 alors que chez eux, ils étaient victimes de la ségrégation. Bien sûr, je ne suis ni naïve ; ni ignorante car la France est loin d'avoir été exemplaire avec ses coloniaux, ses immigrés, ses enfants non blancs. Cependant, ces petites histoires de rien alimentent et nourrissent ma foi en l'homme.
A Béatrice, Léonie et Alphonsine.
Pourvu qu'Etienne et ses descendants continuent de raconter cette belle histoire de fraternité.