Partager créations, expériences et réflexions.
J’ai rencontré Pierre Rabhi en virtuel puis en vrai, je dis rencontre parce que, comme mon ami Boris, j’ai trouvé en ses paroles des échos à mon univers interne et le partage de quelques minutes en sa compagnie fut simple, authentique et magique, profondément humain. La sortie de son nouveau livre était un bon prétexte pour commencer ma collection et j’avoue l’avoir dévoré très rapidement.
Il commence par le Sahara où il décrit, sans angélisme, avec ses souvenirs d’enfance la simplicité d’une vie sobre et tranquille peu à peu détruite par la modernité et ses horaires, sa monnaie, ses transports, la consommation présentée en voie unique du bonheur. A vingt ans, il comprend déjà que c’est une monumentale imposture parce que l’argent devient valeur dominante et que le capitalisme engendre des inégalités insupportables. Puis vinrent les années en région parisienne comme travailleur, ouvrier spécialisé. En pleine croissance après- guerre, ses camarades de labeur croient en un avenir meilleur pour leurs enfants, l’espoir de leur offrir les études qu’ils n’ont pu faire eux- mêmes, le confort conjugués à leur foi dans le progrès donnent sens à leurs sacrifices, leur aliénation dans des emplois insensés. Seulement, avec la surabondance, grandit un malaise, un ennui profond et l’avoir écrase l’être.
En parallèle, la paysannerie s’étiole, disparait avec la mesure et l’humilité de l’homme dans la nature qui lui sont attachées. Massacrée à la guerre de 14-18, arrachée à la terre pour fournir la main d’œuvre aux usines, elle est complètement démantelée comme ses structures sociales traditionnelles. Servitude volontaires des hommes à l’aide de la propagande exaltant le progrès, pillage de la planète pour nourrir la révolution industrielle, multiplication des abstractions, prédominance de l’intellect, mobilité détachant l’être du corps social, du territoire. Le monde rural est aliéné par le remembrement, l’agrochimie, la frénésie de la production à tout crin ; la loi du profit immédiat appauvrit des paysans coupés de la terre nourricière qui n’est plus un bien commun et vital à préserver pour les générations suivantes.
La modernité ? Arrogante, hypocrite, elle uniformise et standardise le monde, elle est incapable de conjuguer ses progrès bénéfiques sur les plans politique, technologique, médical, … avec les acquis antérieurs. L’homme (de préférence occidentalisé) est un prédateur de la nature, un dieu la dominant pour son profit, un homme coupé de l’intelligence de la vie. Intuition, sensibilité, subjectivité n’ont que peu de place face à des pensées fragmentée (hyper spécialisation de chacun) et mécaniques. Une rationalité sans âme vouée à la finance a construit le monde actuel engendrant ennui et désabusement.
La pyramide répartit les humains : en bas ceux qui triment et gagnent peu, en haut, ceux qui cumulent les bénéfices, entre les deux, les échelons à gravir et à ne surtout pas dévaler, pyramide pérennisée par le système éducatif d’emblée. Culture hors sol, enfermement constant dans des boites (par exemple, emploi dans des petites ou grandes boites, sorties en boite, balades en caisses, pour finir dans la boite ultime), horizon bouché et fermé des citadins habitant des espaces exigus, multiplications des clefs, codes, serrures, caméras de surveillance.. Ambiance carcérale généralisée. Cette suspicion n’engendre que le sentiment d’insécurité.
La technologie galopante, normalement au service des hommes, les rend dépendants, les enferme toujours plus derrière leurs écrans et gadgets. L’information à flux tendus assomme en véhiculant vérités et contre- vérités, indiscrétion généralisée jusque dans la plus grande intimité de tous.
La plaie et l’erreur fondamentale faite au cours de l’évolution technologique est la subordination du destin collectif, de la planète au LUCRE, c'est-à-dire la finance engendrant le gaspillage et l’avarice, une prédation humaine sans fin, avide et irraisonnée, immodération fondée sur des désirs inassouvis et concurrentiels constamment attisés par la comparaison, la compétition, la publicité. L’homme transpose ses fantasmes sur l’or, les pierres précieuses, l’argent, les matières minérales et donne une importance énorme à des superflus devenus indispensables.
La technologie donne un pouvoir énorme, inégalé dans l’histoire alors que la conscience, elle, n’a pas évoluée. L’homme est grisé par sa puissance et transgresse les limites naturelles.
Inévitablement, les inégalités s’amplifient, entre le Nord et le Sud, au sein d’un même pays (Que deviendraient de nombreux habitants de France sans les aides de l’Etat ?) Simplement parce que ne compte plus pour richesse que la finance. Fragmentation sociale, cloisonnement provoquent angoisses, consommation d’anxiolytiques médicamenteux ou par l’illusion de la possession. Frustration, colère, révolte côtoient sensation de toute puissance en réponse aux peurs d’insignifiance et de finitude d’une vie humaine devenue dérisoire.
Explosion des notions essentielles de temps : d’un temps de cycle naissance- mort, de rythme intervention- repos, nous sommes passés à un temps indexé sur l’argent, un temps à gagner, à ne surtout pas perdre d’où une frénésie en mode d’existence collective, un temps perpétuellement fragmenté secouant le corps par la vitesse toujours plus grande des déplacements et communication amplifiée encore par l’informatique et son immédiateté. Explosion des notions de temps et d’espace devenu psychologiques réductibles et extensibles à l’infini.
Notre société (notre civilisation ?) est véritablement la plus vulnérable, la plus irrationnelle qu’ait connue l’homme. Tout y est confus, déstructuré, les inégalités d’autant plus révoltantes que la technologie permettrait d’offrir une vie décente à tous dans le respect de la planète, de l’autre. Alors quoi ? Que faire ? Constater et se soumettre ? Accepter par tacite consentement ? Certainement pas !
La réponse : la sobriété volontaire.
Penser qu’une croissance infinie sur une terre finie est un leurre, une illusion abominable, une chimère. Nous avons le pouvoir (le devoir ?) de dire, d’abord en soi « cela suffit » (je vous recopierai une histoire tirée du livre dans le prochain article à ce propos).
Refuser la toute puissance de la finance en revenant prioritairement à une agriculture capable de nourrir sainement TOUS les humains de la planète, sur leurs terres ou près de chez eux
Revenir à une société où « l’individu est à la place où il est utile à lui- même et aux autres », une société régie par l’assistance mutuelle, une société reliée à la terre, l’eau, les savoirs et savoirs –faire. Honorer l’homme, tous les hommes avec la sagesse pleine de bon sens.
Retrouver la valeur des présents de la vie, la gratitude à l’égard de la terre nourricière et renouer ainsi avec la plénitude et la conscience de sa présence au monde, sortir de la toute- puissance de l’argent décidant à lui seul ce qu’est la richesse, la pauvreté et la misère. Retrouver la valeur des choses par l’effort qu’elles nécessitent, en finir avec le gaspillage, la dilapidation des ressources, revenir à la modération, à la sobriété et ne plus se jeter dans la consommation sans limite sous prétexte qu’il y a opulence. Et si abondance il y a, qu’elle n’ait de but que d’être équitablement partagée. Quitter la prédation extensive, l’obsession du stockage et l’appropriation, se défaire du superflu.
Renouer avec la liberté donnée par la frugalité où force, patience, endurance et légèreté se conjuguent. Construire un art de vivre avec tranquillité et légèreté.
« La sobriété heureuse, pour moi, relève résolument du domaine mystique et spirituel. Celui-ci, par le dépouillement intérieur qu’il induit, devient un espace de liberté, affranchi des tourments dont nous accable la pesanteur de notre mode d’existence. ».
Rendre la mesure à toute chose en quittant l’illusion de la toute puissance de la pensée humaine parce qu’elle est minuscule, limitée, éphémère. Contempler le monde hors des questionnements incessants, des attentes et des ambitions afin d’ouvrir notre être profond.
Sortir du temps –argent afin de reconquérir sa liberté, privilégier la méditation, l’immobilité, le silence, la calme, la lenteur.
Enfin, il raconte son parcours : orphelin de sa mère à 4 ans, son père le confie à un couple de Français sans enfant qui l’adopte, il grandit entre deux cultures, deux représentations du monde parfois contradictoires. Après une scolarité médiocre, il lit les philosophes, les mystiques, se penche sur l’histoire, s’interroge sur la civilisation. Il quitte sa terre natale dans les années 50 avec la guerre et la violence de la libération algérienne dans une grande solitude. Il travaille comme ouvrier spécialisé en région parisienne, rencontre sa femme avec qui il part s’installer dans la Cévenne ardéchoise. Afin d’obtenir le crédit nécessaire pour acheter une terre, il se forme en agriculture ingurgitant en un an le programme de trois parce qu’ils n’ont pas les moyens de les financer. A la banque, le conseiller ne comprend pas son obstination à acheter 4 hectares de terre rocailleuse et en garrigue sèche avec un bâtiment nécessitant de gros travaux et seulement quelques trentaines de mètres cubes d’eau pluviale collectés dans des réservoirs creusés dans des failles naturelles ; à ses yeux, il emmène sa famille à un mort certaine. Malgré les remontrances, ils s’installent, vivent sobrement, travaillent et lentement, transforment le lieu en un petit oasis refusant l’agriculture industrielle, se souciant constamment de choix écologiques. Autolimitation, rigueur, rationalité et objectivité sont nécessaires à l’élaboration de leur projet promouvant constamment le sens, la cohérence et l’importance fondamentale du lien social afin de ne pas vivre en marginaux.
Après 15 ans de vie très sobre parfois à la limite de l’indigence, il s’interroge sur sa démarche, l’évolution de la société, la place de son choix dans cette société. Parce qu’il vit en France, dans un pays riche, il se sait privilégié et se dit même capitaliste ne serait- ce que par la possession de sa voiture moyenne nécessaire à ses déplacements pour les conférences. Par delà la satisfaction de ses besoins élémentaires, lui aussi possède du superflu et proclame que nous sommes nombreux à ignorer combien nous sommes capitalistes. Il reconnait également que la notion de sobriété n’a aucun sens pour les plus démunis et peut être interprétée comme une provocation au regard du fonctionnement actuel de la société parce les différences sont criantes, révoltantes, engendrent la violence, la peur. « La responsabilité de soi- même que la société doit impérativement permettre à chacun » n’est possible qu’en renonçant au modèle actuel. Il s’agit de changer de paradigme en replaçant l’être humain et la nature au cœur de nos préoccupations. Surtout, il nous est nécessaire de réenchanter le monde en évoluant vers un humanisme authentique, trouver une façon juste d’habiter la planète et d’y inscrire notre destin d’une manière satisfaisante pour le cœur, l’esprit et l’intelligence. Générosité, équité et respect.
Le système actuel n’est pas rasfistolable, il y a à renoncer aux mythes fondateurs de la modernité, à revenir au vivant, à protéger les biens vitaux, les extraire de la spéculation financière, considérer les milieux naturels en tant que biens communs à préserver, harmoniser la relation humains/ nature, ré équilibrer le masculin et le féminin parce que les femmes sont bafouées et négligées, promouvoir une pédagogie de l’être fondée sur la coopération, la conscience de la complémentarité des êtres, le rapprochement de la terre, la revalorisation du travail manuel afin d’extirper les enfants de leur seul rôle de consommateur, structurer les espaces différemment afin de privilégier les relations humaines, la solidarité dont surtout celle à l’égard des anciens, etc.
Pierre Rabhi n’est ni un idéaliste, ni un passéiste, encore moins un réactionnaire ou un doux rêveur. Il observe, partage ses pensées, constate et propose des solutions. Il ne se fait guère d’illusion parfaitement conscient du caractère aléatoire des humains et de leurs défauts. Néanmoins, il fait sa part, aussi infime soit- elle. Il appelle à l’indignation constructive, à la mobilisation de chacun d’entre nous afin de changer de paradigme proposant des pistes, ouvert à toute initiative allant dans le sens du manifeste Terre et humanisme. Mon texte exprime ce que j’en ai perçu et retenu, incorrectement probablement. Si la question de notre place sur cette terre vous intéresse, allez piocher par vous- même dans ses textes, je vous y invite grandement.