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En ces heures printanières, alors que fleurissent les plantes alentour, je me souviens de ce printemps particulier. Les mois précédents avaient été éprouvants, la maladie m’avait clouée huit mois entre fauteuil roulant et lit, je ne pensais pas, au creux de l’hiver, revoir un printemps… Et les traitements ont opérés.
La maison n’était pas adaptée, l’accès à l’extérieur impossible avec un grand escalier, pareillement pour ceux du jardin et de la rue agrémentés de marches supplémentaires, d’allées et trottoirs trop étroits pour un fauteuil ET en prime, des pentes accentuées de chaque côté de la maison. SeN avait refusé de déménager et d’entreprendre des travaux d’aménagements. A la visite de l’ergothérapeute, il argua d’une rampe d’accès qu’il fabriquerait lui- même expliquant les plates-formes, moteurs et poulies auxquels il songeait. Rien ne se fit et tant que je ne pus mobiliser mes jambes, je fus tributaire du bon vouloir de ceux capables de monter et descendre le fauteuil dans ces foutus escaliers.
Ainsi, les ambulanciers en ont bavé. Contraints de venir à deux lors des périodes particulièrement sombres, ils privilégièrent rapidement l’ambulance, le vsl n’étant plus adapté. Ce fut d’autant plus nécessaire qu’aux pires heures, ils en virent au brancard. J’ai tout subi sans broncher m’inquiétant plus d’eux en voyant leur précaution, leurs difficultés dans les virages et coins forcément étroits. Sous la pluie, la neige, dans le froid et le vent, ils me portaient, me transportaient, me transféraient, du lit au fauteuil, du fauteuil au brancard craignant de glisser sur le marbre mouillé ou gelé, de lâcher, de me voir tomber, bloquant les roues, tenant fermement les poignées, rattrapant fauteuil et brancard s’échappant sur la route étroite, pentue et fréquentée de camions et voitures incessamment. De temps en temps, SeN et son père me portèrent, pour les fêtes par exemple. De ce fait, autant le dire, la maison devint rapidement une prison concrètement.
Ma vue étant très basse, les fenêtres n’étaient que des flux de lumière souvent pénibles puisque je ne supportais plus les lumières vives, claires et directes. Je n’avais donc pas la possibilité de regarder le monde à travers les vitres. Avec cela, le village est isolé, enclavé, je n’avais quasiment pas de visite.
Grâce aux traitements et à l’âpre rééducation, je pus marcher avec un déambulateur début avril, laborieusement. Nous plaisantâmes avec quelques amis en visite de l’éventuelle coïncidence d’une reprise de la marche pour les fêtes de Pâques et ce fut effectivement le cas avec des béquilles. Bien que vacillante, tremblante, mal assurée, je m’entrainais constamment.
Ce jour- là, le soleil brillait et mon garçon était dehors, il m’appelait afin que je regardasse ses activités. J’étais gênée par la lumière vive, je lui répétais que je ne voyais que très peu et que seuls les bruits pouvaient m’aider à sentir ce qu’il se passait. Pourtant, mes yeux furent attirés par une tâche de couleur et j’interrogeai mon fiston qui confirma mon intuition : des fleurs étaient sorties de terre là où j’avais planté quelques années auparavant des bulbes. Je roulai vers la porte d’entrée et armée de mes béquilles, envers et contre tout conseil de prudence, j’entrepris de descendre les escaliers. Péniblement, j’arrivai à la pelouse et titubai jusqu’à mes plantations. Epuisée, je me coulai sur le sol et me roulai de joie au contact des herbes, des tiges et fleurs. J’embrassai la terre et ses fruits, plongeai mon nez dans le persil, le serpolet, le thym, tout, TOUT ce qui se présentait à moi. Je me baignais de soleil, je soupirai d’aise, mon fiston riait entre joie et surprise. Le parasol fut installé ainsi qu’une couverture et je restai allongée à rouler d’un coin à l’autre pendant plusieurs minutes. Je passai outre les réflexions d’un certain qui ne comprenait pas, qui jugeait mon attitude incongrue et salissante seulement à ses inquiétudes et son absence de contrôle sur mon attitude. D’ailleurs, je ne me souviens plus de ce qui a été dit ou fait, ni des caprices de ma vessie, ni de l’habituelle circulation routière bruyante et malodorante, je garde uniquement le souvenir d’un instant divin au plaisir infini dans une totale fusion avec la nature environnante.
Je rentrai laborieusement, péniblement, titubant maladroitement sur la pelouse irrégulière et dans les escaliers pendant que d’autres rangeaient le matériel qui avait été installés peut- être bien parce que ma vessie devint pressante, à moins que l’air et le sol ne se fussent rafraichis. Joyeusement, mon nez était plein de ces odeurs d’herbes et de fleurs, mes oreilles du bourdonnement des bestioles, ma peau des sensations douces, rugueuses molles ou friables des végétaux, pétales, terres, cailloux. J’avais rempli mon corps et mon âme de ce qui m’avait tant manqué tous ces mois d’enfermement et de médicalisation. J’avais gagné une nouvelle bataille particulièrement importante à mes yeux car ce jardin avait été lui aussi le théâtre d’une guerre de tranchée relationnelle. Mon obstination à vouloir l’aménager, le rendre vivant dès mon arrivée dans cette maison prenait tout son sens, résonnait profondément en moi. Cette sortie incongrue fut un magnifique pied de nez narquois à tous ces esprits chagrin prisonniers de leurs angoisses.
Le printemps est véritablement ma saison préférée, c’est la saison de la re-naissance.
Voyez- vous, en écoutant cette chanson tout en relisant cet article, ben.. je pleure.