Partager créations, expériences et réflexions.
Toujours dans l’article du 2 mars, j’évoquai ces limites posées à mon travail réalisant avec quel bonheur la culpabilité m’avait quittée au fil des années dans la maladie. Avant elle, je ressentais intuitivement que je me minais à prendre en charge d’autres qui se lovaient facilement dans la brèche que j’ouvrais, je ne pouvais cependant envisager sortir de ces travers inconscients ne sachant pas ce que moi- même remettais sur le tapis continuellement. Le ménage est largement entamé et les fruits viennent tranquillement tout seuls dans mon petit panier cabossé et tordu, incroyablement solide et souple. Pour preuve, le retour de ce monsieur à qui j’ai fermement signifié sa responsabilité dans son ré- apprentissage.
En grande difficulté face à la lecture et à l’écriture hors recopiage, il semblait désinvolte, riant et décrochant facilement de son travail dès son entrée en formation. Puis, il a disparu plusieurs semaines. Il est revenu la semaine dernière pour se faire remonter les bretelles fermement et courtoisement par ma petite personne au doux sourire et aux yeux perçants parce qu’il avait tout oublié des premiers cours, reconnaissant ouvertement qu’il n’avait rien regardé autour de lui lors de ces semaines d’absence. C’est que je commençais à le soupçonner de prendre ces cours ( pour lesquels il est payé) sur son temps de travail comme moyen d’être au chaud, assis pendant une heure et demie et il était hors de question que je perdisse mon temps pour quelqu’un qui ne voulait pas se donner de la peine. Je pensais qu’il se vexerait de ma mise au point et ne viendrait plus. Ne m’avait-il pas dit qu’il ne s’occupait de rien ? Qu’il se débrouillait toujours avec sa femme ? L’air je m’en fiche.
Je le retrouvai lundi après- midi. Ne voulant préjuger de quoique ce fut, je distribuai leurs tâches à chacun et fis mon tour d’accompagnement/ contrôle avant de revenir vers lui. Il avait recopié sans broncher ce que je lui avais donné et tenté de répondre aux questions posées. Nous corrigeâmes ensemble ce qu’il avait terminé et je l’aidai à terminer ce qui lui posait souci. Pareillement, je le fis lire… et là, incroyable ! Je rencontrai un monsieur posé, nettement plus concentré et appliqué. Il m’enchanta de son effort à lire et de la conscience avec laquelle il exécuta ses tâches. Je l’encourageai, le félicitai. Il continua de garder son air désinvolte mais par son travail, la différence était évidente.
Peut être avait- il besoin d’être repositionné, de s’entendre dire qu’il faisait cette formation pour lui afin de ne plus être dépendant d’autrui ? Je le lui ai dit explicitement : « Ne pas savoir lire, c’est être esclave ! », citation empruntée à Leny Escudero militant dans la lutte contre l’illettrisme en mémoire de ses parents immigrés espagnols analphabètes.
Je suis ravie de notre collaboration de ce jour. Il nous sera possible de dépasser son illettrisme… si LUI le décide et en aucune manière je n’ai à prendre cette responsabilité sur mes frêles épaules.
Il est plus que temps de sortir du jugement et de cette foutue morale qui empoisonnent nos existences, entre culpabilité et fatalisme.
Poser limites et responsabilité respectives
lâcher prise
maîtres –mots, leitmotivs
Recette aux résultats flagrants
Discographie de Leny Escudéro ici pour ceux qui ne connaissent pas.