Partager créations, expériences et réflexions.
Quand j’étais enfant puis adolescente, notre vie n’était guère aisée. Ma mère a divorcé rapidement et fait comme elle pouvait pour nous nourrir et nous élever. Nous avons connu des périodes très difficiles aux placards et frigo affreusement vides, à ne manger que des vieux fromages fondus à la poêle ou des bols de lait avec du pain. Je tâche d’éviter cette situation à mon garçon qui l’expérimente parfois chez ma mère, ma sœur ou à travers mes récits quand les fins de mois difficiles m’amènent à rationner les extras, à répéter des plats type pommes de terre/ riz aux lentilles/ haricots parce que la viande ou le poisson sont inaccessibles. Cela ne le traumatise pas, il est au contraire ravi d’aller manger à la cantine plus variée, moins expérimentale. Quand arrivent les vacances, c’est plus compliqué, aussi, je réserve ce qu’il aime pour ces dernières en mangeant mes préparations spéciales quand il n’est pas là. Dans ce contexte, dernièrement, je me suis souvenu d’une anecdote qui m’amuse toujours.
C’était il y a vingt- cinq ans environ. Nous attendions un virement pour le lendemain et espérions faire nos courses très vite grâce à cette rentrée d’argent parce que notre réfrigérateur était vide, complètement VIDE … sauf une petite conserve. Je la revois parfaitement dans son coin alors que ma sœur et moi ouvrions la porte en quête d’une solution pour le repas de ce soir-là. Nous sommes retournées à la table où était assise notre mère et l’une dit qu’il ne restait plus que cette petite conserve. Ma mère s’exclama : « C’est quand même le comble de la misère ça ! Ne plus avoir que du caviar à manger ! » et nous sommes parties toutes les trois dans un éclat de rire.
Nous en parlons encore, de temps en temps avec le sourire. Parce que oui, dans notre pauvreté, nous n’avions plus que cette conserve achetée en période de vaches moins maigres pour une occasion spéciale, pour goûter, pour changer et nous l’avions gardée précieuse et exceptionnelle. Quand décidément nous n’avions plus rien, il ne restait plus qu’elle et nous l’avions ouverte. Et ce caviar n’était vraiment pas bon.
Ces temps- ci, à vouloir garder viande et poisson pour les dimanches et vacances, je me suis retrouvée devant une conserve laissée par ma mère à Noël et que nous n’avions pas touchée. En ayant quelque peu assez des boites de sardines, haricot, pois, lentilles et autres légumineuses en soupe, purée, sauce, j’eus une envie carnassière et la seule chose que mon fiston n’aimait pas trop, que nous ne partagerions pas était cette dernière. Je l’ai donc ouverte et j’en ai mangé le contenu (pas terrible d’ailleurs).
Désormais, j’ajouterai en prologue qu’il n’y a pas que le caviar dans ce comble de la pauvreté moderne, il y a aussi le foie gras.
Et les escargots, et le macaron aux framboises, trouvés ceux- là au fond du congélateur à la cave pour fêter l’anniversaire de mon garçon. Avec des bougies, un bon film en streaming sur la toile, Moi, moche et méchant, il était ravi. Moi aussi.
J’aurai beaucoup à dire en conclusion que ce soit sur le plan social ou psychique mais là, franchement, je préfère rester sur la capacité des humains à ensorceler leur monde. Dans l’opulence, certains restent malheureux et insatisfaits ; dans la pauvreté, d’autres gardent la joie de vivre. L’être humain est décidément un étrange spécimen.