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En visite.

Le séjour au service de rééducation dura deux mois. Je n'ai pas vu passer le temps, les journées étaient tellement pleines et riches, j'étais si bien entourée, je revivais gonflée d'espoirs et de la joie d'être vivante avec des possibilités nouvelles quasi inespérées grâce au traitement. J'eus quelques visites dont voici un petit panorama au gré de mes pensées aléatoires.


Quelques fois, il y eut ma mère fidèle à elle- même, sur le qui vive, à rabâcher les mêmes vieilles histoires et très surprise de la qualité des soins et du respect des patients. Comme d'habitude, elle se soucia des repas et de la nourriture. Chacune de ses questions revenait inévitablement vers ses propres expériences douloureuses de la maladie, elle a été si mal traitée que le traumatisme reste énorme malgré les années qui s'écoulent. J'espère qu'un jour enfin, elle se décidera à prendre la voie de la thérapie afin de soulager le poids de sa vie et de ses relations aux autres, au monde. Au regard de mes activités, elle décida également de fouiller les recoins de son petit appartement  et de me ramener les inachevés... 0lala, je n'ai pas fini ! Certains ouvrages sont en plan depuis 25 ans !. pff Toujours débordée, anxieuse de rouler la nuit et noyée sous des priorités qui m'échappent (acheter du pain et du lait, rassurer ses animaux restés seuls par exemple), elle ne vint pas très souvent et dès que l'amélioration de mon état fut manifeste, elle ne prit plus trop le temps de me visiter. Je la connais suffisamment pour savoir qu'elle n'arrive pas à exprimer ce qu'elle ressent et qu'elle essaie de vivre comme elle peut avec ce qu'elle peut. Plutôt que de m'énerver avec elle, je préfère en sourire et lâcher par ci par là des évidences qui la dérangent parce qu'elle sait très bien, à corps défendant, que je suis dans le vrai.


Il y eut ma sœur. Je revenais d'une séance de quelque chose et je n'attendais pas de visite. En passant à côté de la salle à vivre commune, j'aperçus la silhouette d'une personne assise sur une chaise et je la saluai d'un bonjour amical. Elle se leva et dans le salut, je reconnus la voix de ma sœur. A un mètre de moi, je n'avais pu la reconnaitre en raison de ma vue très basse. Sans la démarche, sans la silhouette, sans la voix, je ne reconnaissais personne. Situation cocasse plutôt qu'anxiogène, nous préférâmes en rire et nous devisâmes de petits riens pendant quelques heures.


Il y eut Marina. J'ai déjà évoqué cette femme russe mariée à un anglais et vivant en France. Je l'ai connue à mon travail et en dépit de la barrière de la langue, il existe entre nous un lien des plus affectueux. Nous discutons en français, en russe, en anglais un peu en allemand quand je peux comprendre ou dire, l'essentiel reste entre les mots. Elle était déjà venue et m'avait ratée, cette fois-ci, j'étais dans ma chambre quand elle arriva avec ses deux filles. Quelle joie de la revoir ! Elle m'avait préparé un petit paquet de confiseries russes et me raconta ses aventures avec sa bonne humeur habituelle. Elle a vu et traversé tant d'aventures dans sa jeunesse, entre des deuils et des séparations, elle a connu la vie dans les années soviétiques avec toutes ses aberrations, ses absurdités et ses bonheurs, Marina ne s'effraie pas de la maladie, de la souffrance, elle est toujours présente, à vous rappeler que dans les malheurs persiste la vie et sa beauté. Elle vint me voir plusieurs fois sans prévenir, ne serait- ce que quelques minutes et je ne fus pas étonnée de sa présence, je reconnaissais celle que j'avais pressenti dans mes cours. C'est elle qui  m'invitait quand j'étais en fauteuil trouvant toujours un moyen de me faire entrer chez elle, c'est elle qui me cherche quand je ne peux conduire et se soucie constamment de ma santé et de mon humeur. Fidèle et sensible Marina. Quand les mots lui manquent, elle me parle en russe où je reconnais des marques d'affection et m'embrasse à m'en décrocher la mâchoire. Je l'aime énormément.


Il y eut Babeth toujours fidèle au poste avec son franc parlé du nord et ses faux airs de dure à cuire.  Elle aussi, comme Marina, je l'ai rencontrée au travail alors qu'elle était dans une image déplorable d'elle - même sur une voie de lutte ardue contre son passé mouvementé. Elle a réussi à avancer et sortir de ses méandres parce qu'elle m'a rencontrée et que je lui ai souvent mis des coups de pied aux fesses lorsqu'elle se dévalorisait. A chaque coup de pompe, elle débarquait et se prenait mes réprimandes affectueuses ; nous sommes devenues amies. Je peux toujours compter sur elle, elle ne fait jamais faux bond et depuis la maladie, elle est présente avec toute sa générosité et sa bonté.


Il y eut Caroline. J'étais dans ma chambre quand le téléphona sonna. Une voix féminine m'interpella en me demandant si j'étais disponible, je ne la reconnus pas  et interrogeai cette personne qui refusa de me donner son nom me promettant une surprise imminente.  J'étais très déconcertée ; quand elles arrivèrent sur le pas de ma porte, j'explosai de joie en retrouvant Caroline et sa maman que je n'avais plus vues depuis des mois et des mois ! J'ai retrouvé toute leur fantaisie avec un plaisir immense. Sa mère avait une visite à rendre et je restai seule avec Caroline. Nous nous racontâmes les aléas de nos vies respectives, la maladie pour moi, ses projets avec l'Afrique pour elle. Quel ravissement que cet instant ! Ce fut effectivement une magnifique surprise.


Il y eut Grazia. Rencontrée en neuro, nous avions rapidement sympathisé et supporté ensemble nos lâchages du corps respectifs, se soutenant mutuellement. Elle arriva un soir dans ma chambre en rééducation accompagnée de son mari avec un joli bouquet de fleurs et quelques petits gâteaux. Nous étions heureuses de nous revoir et je lui rappelai qu'en neuro, je lui avais dit qu'elle remarcherait avant moi. Je ne m'étais pas trompée, elle marchait et récupérait heureusement de son attaque. Son mari très prévenant était aux petits soins et ils me touchèrent à nouveau de leur tendresse. Elle n'avait rien perdu de sa gaieté et de sa joie de vivre, ils furent soulagés de me voir en si bonnes voies d'amélioration. Vraiment, je n'oublierai pas son arrivée surprise qui illumina ma soirée. 


Il y eut Isabelle. Arrivée en trombe, elle m'embrassa chaleureusement et évoqua son soulagement à me découvrir pimpante et requinquée. Elle craignait ce service où quelques années auparavant, elle était venue visiter une amie mal en point suite à un accident. Elle m'offrit un livre lu ayant appris que je ne pouvais plus lire et je fus très touchée de ses attentions inattendues.  Elle s'excusa de ne pas m'avoir offert un lit, un vrai en Norvège quand nous avions campé sur la pelouse à côté de leur location. «Si j'avais su que tu étais malade, je ne t'aurais jamais laissé dormir dehors ! ». Attachante Isabelle.


Il y eut Magali et ses préoccupations de jeune maman vivant loin de son mari, des cousins dont les plus jeunes étaient intimidés puisqu'ils ne me connaissaient pas encore vraiment, des visites impromptues polies et maladroites dont je salue quand même l'effort, Séb et Sabine.


Il y en a dont je parlerai en d'autres circonstances en raison de leur caractère spécifique. Il y en a qui auraient pu venir et  ne l'ont pas fait pour des raisons qui leur appartiennent. Je sais surtout que nombreux étaient trop loin, à des milliers de kilomètres et/ou ignorant quelque fois ce par quoi je passais. L'amitié et l'affection en l'adversité ne sont pas ni simples, ni évidentes. Des attentions fugaces, un petit mot faussement anodin au détour des conversations, certaines réactions me montrent qu'ils étaient avec moi, en pensée.


Nous nous laissons tous déborder par nos quotidiens et des préoccupations domestiques et/ou professionnelles, reportant au lendemain une visite, un appel, une lettre  sous prétexte que... et il arrive pareillement que nous les fuyons plus ou moins consciemment. Je sais seulement que ces attentions sont des bienfaits pour le malade, le blessé quand elles sont sincères et humaines, histoire de liens indicibles et souvent innommables.  Je sais également que si l'irrémédiable arrive, il doit être très pénible, voire insupportable de vivre avec ce geste non fait.


Ayons le courage de dire simplement : « Je suis près de toi, je ne t'oublie pas, tu existes  toujours à mes yeux quoi qu'il se passe ».

Parce que sans lien, nous ne sommes rien.

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C
J'aime bien ton texte. C'est une belle façon de dire "merci" à tous ces gens sans prononcer le mot "merci", justement!
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F
<br /> <br /> C'est vrai... et je n'y ai pourtant pas pensé.<br /> En l'écrivant, j'ai  mesuré que la solitude est un sentiment intérieur.<br /> Depuis la maladie et ces expériences, je me sens habitée de tant de monde que je ne me sens plus seule, même  en ces heures solitaires passées dans mon atelier, dans ce village d'où je ne<br /> peux m'échapper à ma guise.<br /> <br /> <br /> <br />
P
C'est important de ne pas être seule dans ces moments difficiles, c'est bien que tu aies eu des visites ;-)Ca me fait d'ailleurs penser que ça fait un bail que je ne suis pas allée voir ma grand mère...
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F
<br /> <br /> Alors cours vite lui rendre visite! <br /> <br /> <br /> <br />