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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 15:45

Quand il était au collège, mon garçon avait quelques rares amis qu'il considérait tels parce qu'ils le défendaient et le protégeaient de ceux qui lui cherchaient des noises. Ils sont passés souvent à la maison, y dormant parfois. L'un d'eux essayait de rester aussi longtemps que possible car la situation à la maison lui était insupportable. Son père était mort, sa mère, complètement dépassée par la situation, sans emploi, ni permis de conduire, désœuvrée, avec quatre enfants. Son fils unique la fuyait, chez eux par les jeux, le plus possible à l'extérieur, errant d'un copain à l'autre, squattant de ci de là. Rapidement, ces enfants furent placés en foyer et ce garçon put terminer son CAP tranquillement, revaloriser son image de soi grâce à la constance du contexte de vie. Ensuite, je fus heureuse d'apprendre qu'il avait trouvé une place d'apprenti boulanger, son rêve et une autre dans un foyer adapté à sa situation. Il ne venait et n'appelait plus, mon garçon ayant parfois des nouvelles quand ils partageaient des jeux en ligne. Je lui souhaitais vraiment de continuer à réussir malgré les fracas de son histoire et j'étais soulagée, de surcroît, de n'avoir plus à l'héberger, à me retrouver face à ses contradictions et paradoxes, ayant largement à faire avec mon propre garçon.

Fin août, il ressurgit dans l'urgence.

Fiston me demanda de venir à son ordi pour une conversation directe avec lui en cette fin d'après- midi; il m'expliqua qu'il ne savait pas où dormir ces prochains jours et demandait à venir chez nous. Je n'en avais aucune envie et refusais de prendre une décision sous la pression immédiatement. Je lui demandai de rester jusqu'au lendemain chez ceux qui l'hébergeaient ces jours- ci afin de préparer la suite. Il accepta et négocia une nuit supplémentaire. Je passai la soirée et la nuit à mettre de l'ordre dans ma caboche et mes émotions, tiraillée entre indignation, propension à vouloir aider tout le monde, aspiration à la tranquillité, préoccupation financière et sentiments ambivalents envers ce garçon.

Le lendemain matin, il rappela mon fils pour demander si je pouvais venir le chercher car il trimballait une grosse valise. Ce n'était pas le moment pour moi et je refusai. Il insista un peu mais je ne cédai pas, ce qui me coûtait néanmoins soucieuse que je suis d'autrui; j'avais vraiment besoin de poser des limites. Prise ailleurs, je ne pus m'occuper de son installation, ils s'arrangèrent entre eux pour lui trouver un couchage et de la place. Au retour, je discutai avec lui.

Il m'expliqua que cela faisait six mois qu'il squattait à gauche à droite, chez des copain, chez sa copine, où on voulait bien le garder... jusqu'à ce qu'il soit mis dehors parfois avec un billet. Un essai de retour à la maison s'était soldé par un échec, sa mère refusa de le nourrir et de l'héberger ne serait- ce qu'une nuit, son nouveau compagnon ne réagissant pas. Le garçon n'avait pas de revenu, trimballait tous ses biens dans une grosse valise encombrante et très souvent, n'avait rien à manger. Il disait chercher un emploi sans cesse mais ne savait rien des démarches administratives, comme s'inscrire à Pôle Emploi, par exemple. Le passage aux dix- huit ans avait tout bouleversé, justifia t-il au début. Comme je l'interrogeai sur son apprentissage et son foyer, il raconta tranquillement que son patron l'avait viré parce qu'il n'était pas satisfait de son travail et son comportement: pas d'investissement, attente d'ordre, aucune initiative, inactivité notoire ponctuelle, retards répétés, absences injustifiées. Connaissant l'énergumène, j'imaginais parfaitement la situation. Ce garçon maîtrise très bien les codes de la politesse et feint pareillement la soumission aux adultes, aux ordres, tout en n'en faisant qu'à sa tête dès qu'ils ont le dos tourné; il dit « Oui» sans adhérer, ni agir comme convenu. Cela nous avait valu quelques conflits, j'en avais l'expérience, je ne m'étonnai donc nullement. Pour le foyer, il raconta qu'il avait été mis dehors parce qu'il n'avait pas respecté le règlement intérieur qui interdit les visites au- delà d'une certaine heure, sa petite copine ( dont il change très souvent) a été surprise à passer la nuit dans sa chambre. « Et bien, tu t'es foutu dans la merde toi- même» affirmai- je implacablement. Il ne put que le reconnaître. Je lui expliquai alors qu'il était hors de question qu'il restât chez nous car je n'en avais pas les moyens. Je le dépannais un ou deux jours le temps de trouver une solution durable, pérenne. Je ne voulais pas qu'il nous revint avec les mêmes problématiques plus tard et encore moins le savoir livré à lui- même, avec sa tête de mule à la rue.

Je l'emmenai d'abord à la Mission Locale la plus proche. Manque de chance, elle était à son premier jour de vacances pour deux semaines. Nous ramassâmes quelques documentations et rentrâmes. Il m'aida de bon cœur à préparer le repas du soir, reconnaissant d'avoir un toit pour la nuit et nous discutâmes encore. Finalement, nous nous mîmes d'accord sur le fait qu'il lui était préférable d'aller à la Mission locale de sa ville d'origine car il y avait plus d'opportunités et de facilité là- bas que dans notre bourg de campagne. Les garçons papotèrent ensuite entre eux tard dans la nuit surtout de leurs jeux vidéos et je tâchai de dormir malgré leurs bla- bla. Au matin, j'appelai la Mission Locale de sa ville, pris quelques renseignements et après qu'ils eurent émergé à leurs heures d'ado décalés, j'y emmenai tout ce monde, lui demandant de prendre sa valise au cas où il y aurait une solution immédiate pour lui. Quand nous arrivâmes, je me présentai au premier bureau et expliquai la situation. La jeune femme qui nous reçut m'interpella d'un ton violent, répétant à plusieurs reprises: « Il faut appeler le 115! Mais pourquoi vous n'avez pas appelé le 115? » et j'en passe. Elle me passa un savon, elle lui passa un savon: «Ah mais vous êtes majeur désormais, c'est à vous de vous prendre en main, vous êtes responsable, vous pouvez vous marier, avoir un enfant, aller en prison, voter… ». La situation me parut ubuesque, mon fiston resta bouche bée. Finalement, le garçon put se faire enregistrer, définir sa situation et obtenir une place le lendemain matin à une réunion d'information générale pour tout nouvel inscrit sur leurs droits et devoirs. Pour une place en foyer, il était trop tard, les appels étant à faire avant une heure dépassée. Je ramenai la troupe à la maison pour une nouvelle nuit. Il parla de prendre le train le lendemain matin tôt naturellement. Empêtrée de mes foutues émotions, je lui dis que je l'emmenai car je n'étais pas rassurée à l'idée de le savoir à pied et en train avec sa grosse valise encombrante. Ils papotèrent de nouveau tard malgré mes indications sur le programme du lendemain. Au matin, je me préparai et allai le réveiller à plusieurs reprises sans qu'il bougeât, répondant constamment oui, oui quand je lui parlais. Nous partîmes avec un quart d'heure de retard.

Connaissant bien la ville, je choisis un itinéraire plus rapide pour rejoindre le lieu ; avec ce quart d'heure de retard, j'avais à agir vite et efficacement. En chemin, je lui fis part de mes sentiments face à son attitude, « Tu as 18 ans et es considéré comme responsable, certes, mais il serait temps que tu arrêtes de t'imaginer que tu sais tout mieux que tout le monde et d'écouter ce que te disent les personnes expérimentées ; parce qu'à vouloir n'en faire qu'à ta tête, tu te fous dans la merde. » Oui, oui et belles phrases sensées pour réponse. Evidemment, je n'étais pas du tout CNV, trop fâchée et contrariée par ces événements. En plus, vessie commença à se manifester ( tiens donc). Le comble fut quand arrivée quasiment à destination, la route se révéla barrée pour travaux. Suivre la déviation se révéla tout aussi catastrophique puisqu'elle ramenait à une autre route barrée et nous tournâmes en ville vainement. J'appelai la Mission Locale pour les prévenir de son retard en raison de ces routes barrées et non de sa négligence, il fut excusé et l'interlocutrice, aimablement, m'expliqua qu'il ne pourrait probablement plus entrer dans la salle car aucun retard n'était toléré. Grrr! J'étais furieuse, de cette colère rentrée, à chercher des mots pour ne pas exploser violemment et inutilement. Nous arrivâmes devant la porte avec … un quart d'heure de retard. Le fameux quart d'heure. Je le mis face à sa responsabilité et nous entrâmes. Je pris le temps de saluer l'interlocutrice et n'en pouvant plus, je demandai à aller aux toilettes.

- Nous n'en avons pas pour le public, expliqua t-elle simplement.

J'explosai, autant que faire se peut en telles circonstances parce que je ne voulais pas nous fermer les portes de l'aide à ce garçon:

- Ah mais c'est de la discrimination là, je vais en référer à qui de droit!! Vous préférez peut- être que je me lâche devant vous? C'est inadmissible d'être traitée comme ça. Je suis handicapée et vous me refusez l'accès aux toilettes. En plus, je m'occupe de ce gamin dont personne ne s'occupe quand je n'ai aucun lien, aucune obligation envers lui.

A la vue de son visage en décomposition et aux réactions de certains de ses collègues, je continuai:

- Veuillez m'excusez, ce n'est pas personnel, j'entends bien que vous obéissez à un règlement, mais là, j'en ai par dessus la tête et avec ces routes barrées là, là et là ( j'indiquais les directions tout autour du lieu), j'ai vraiment de quoi me mettre en colère.

Ils se rassurèrent, encore sur le qui vive toutefois... sans m'autoriser à aller aux toilettes. Je serrai les écoutilles et le garçon, à côté se fit tout petit, s'excusant et répétant qu'il se rendait compte à quel point mon état physique était problématique, contrariant et … handicapant. Je posai la question de son hébergement, expliquant que je n'avais pas les moyens de le garder et nous fûmes renvoyés à une autre association ailleurs parce qu'eux ne s'en occupaient pas. Ils prirent quand même un rendez- vous pour la prochaine réunion où il devait impérativement se rendre à l'heure.

La main entre les jambes, trépignant et gesticulant pour éviter la fuite, nous repartîmes vers cette autre association. Heureusement, le garçon connaissait le chemin et nous arrivâmes à la bonne adresse. Pas de toilettes en vue. Nous cherchâmes un bon quart d'heure la porte d'entrée... où nous trouvâmes une affiche indiquant que l'entrée était de l'autre côté. Zou! C'était reparti.

De loin, je vis les attroupements devant la porte, un malaise diffus me prit alors que tout le bas ventre se comprimait; la détresse se lisait sur ces visages durs, éperdus, méfiants. Alors que nous passions l'entrée, je fus regardée par quelques uns bizarrement, ma tenue tranchait indéniablement avec le décor: manteau, chapeau, jupette, collants originaux, bottes et sac à main, un brin d'élégance, tout détonait en ces lieux de désœuvrement et de colère. Nous passâmes le seuil en se faufilant parmi des personnes conversant vivement en langues étrangères, femmes et enfants se réfugiaient dans les coins et recoins, une violence sourde et forte remplissait l'air. Il y avait là des humains de tout âge, tout sexe, à plusieurs couleurs et langues. A l'accueil, une femme était au téléphone, tendue, énervée. Je compris rapidement qu'elle cherchait une solution pour une famille avec des enfants en bas âge qui, pour l'instant, vivait dans les bois, sous tente. Elle ne trouvait que des réponses négatives et la révolte et l'indignation se lisaient sur son visage. Nous attendîmes plusieurs minutes, ma vessie hurlant toujours plus fort. Quand elle raccrocha, je lui expliquai que nous venions pour le jeune homme à la rue suite à notre passage à la Mission Locale, elle se leva et commença à nous expliquer que ces locaux était un hébergement pour la journée et non pour la nuit, qu'il était possible d'y rester plutôt que de traîner à la rue, de s'y asseoir, d'y manger, d'y prendre une douche, d'y laver son linge, qu'une assistante sociale était dans le bureau sur la gauche, qu'elle nous recevrait dès que notre tour sera venu. En pleine explication, je la coupai et lui demandai s'il y a avait des toilettes accessibles. Elle s'irrita: « Je termine ma phrase et je vous les montre.». Je ne savais plus ou donner de la tête. Enfin, le garçon alla prendre son tour devant le bureau de l'assistante sociale et je filai aux toilettes. Horreur! Elles étaient dans un état lamentable, sale, en désordre, sans savon. Ce fut une galère que de m'y sonder et de soulager mon pauvre ventre qui n'en pouvait plus. Je me disais que fiston, qui n'avait pas voulu venir, aurait eu grand besoin de voir cette vie afin qu'il mesure sa chance et arrête de se plaindre de la mère abominable qu'il avait quand il était fâché et contrarié. Tant pis.

Notre tour arriva rapidement et j'accompagnai le garçon dans le bureau où j'expliquai sa situation. La toute jeune femme qui nous faisait face connaissait ces situations et posa quelques questions avant de lui expliquer ce qui existait pour lui: l'hébergement d'urgence au 115 à appeler avant 10h pour ne pas dormir dans la rue, avec des lieux différents, à plus ou moins grand nombre de lits, qu'il faut quitter chaque matin pour recommencer chaque jour, avec des populations infinies entre des jeunes, des vieux, des enfants, des familles, des personnes souffrant de diverses pathologies ou dépendances, toujours un surveillant auprès de qui il était possible de rester pour être rassuré, les locaux d'ici où il y avait des coffres où déposer ses affaires afin de ne pas les trimballer toute la journée, des douches, des toilettes et des machines à laver, en attendant d'avoir une place dans des foyers à hébergement de longue durée, le temps de se retourner, une aide pour lui permettre de s'acheter à manger et surtout l'ouverture de ses droits à l'indemnisation chômage. Qu'il sache également, que partout, toujours, il y avait un encadrement et des personnes à qui il peut s'adresser pour répondre à toutes ses questions. Il ne pipait mot, répondant aux questions, évoquant vaguement des peurs tout à fait légitimes. Elle tâcha de le rassurer et de lui faire comprendre qu'il était fondamental pour lui d'enclencher ces aides afin de ne pas se retrouver totalement seul dans cette errance qu'il avait connue jusqu'alors car elle ne menait nulle part. Si j'étais soulagée de le savoir pris en charge, je fis un effort immense pour ne pas pleurer devant la violence de cette réalité. « Ah si seulement fiston pouvait voir ça! Quelle leçon ce serait pour lui! ». Soudain, nous entendîmes des éclats de voix derrière la porte et la jeune femme sortit en s'excusant. Il y avait un début de bagarre et rapidement, les cadres intervinrent pour calmer les esprits. Pendant ces quelques minutes, j'expliquai au garçon que j'étais bouleversée par cet environnement, que je l'étais encore plus à l'idée de le laisser là dedans mais que fondamentalement, c'était la meilleure solution pour qu'il puisse se construire un proche avenir plus stable et durable. Il comprenait bien que je lisais sur son visage l'inquiétude et la peur. C'était difficile pour tous. Le temps passait et j'avais à rentrer surtout que j'étais tiraillée et remuée par cette ambiance. Quand sa prise en charge fut claire à ses yeux, je demandai à partir. L'assistante sociale me rassura et le garçon vint chercher sa valise restée dans le coffre. Avant de partir, je lui souhaitais bonne chance et il me remercia mille fois, conscient que j'étais la première à s'être occupée de lui de la sorte. De retour à la maison, j'eus besoin de plusieurs heures pour me remettre, à peu près, et racontai l'aventure à mon garçon qui resta silencieux.

Régulièrement, je demande des nouvelles, capte des échos de conversations sur la toile entre lui et mon garçon. Il eut plusieurs nuits en foyer d'urgence, son dossier Pôle Emploi trouva une issue favorable lui permettant d'avoir de tout petits revenus, il pouvait s'acheter à manger chaque jour et assista à la fameuse réunion. La machine était en marche; au moins, il avait quelques solutions. Plus tard, j'appris qu'il en avait assez de dormir avec les clodos, qu'il était reparti avec des chaussettes mouillées aux pieds parce qu'elles n'avaient pas eu le temps de sécher au foyer pendant la nuit, qu'il cherchait à retourner chez un copain puis finalement, sa mère l'appela pour lui demander de garder les animaux pendant qu'elle partait en vacances. Il y resta deux semaines et aux dernières nouvelles, il était à Bordeaux chez quelqu'un dont j'ai oublié la définition.

Puisse t-il s'en sortir!

En conclusion, j'estime avoir fait ma part. Quant à toutes les questions, pensées et l'indignation que soulève ce genre d'épisode, je n'ai pas envie d'en parler maintenant, c'est trop énorme et ça ne sert à rien. A minima, j'apporte un témoignage, à qui en voudra, sur cette réalité de notre société.

 

ADT Quart Monde

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